
Par Romain Lalanne et Justine Chasseur
Le terroir est devenu un champ de bataille idéologique, un lieu où se rejoue notre rapport à l’identité, à la terre et au vivant. Il a longtemps appartenu à l’imaginaire et aux combats de la gauche, parce qu’on y voyait un espace où se tissent les savoir-faire, les solidarités et une forme de citoyenneté enracinée dans le commun.
Aujourd’hui, il est confisqué par la droite, qui en a dévoyé le sens, l’enfermant dans un symbole fermé, nostalgique et parfois xénophobe. Pourtant, le terroir reste d’abord l’affaire des « damnés de la terre », de celles et ceux qui vivent, travaillent et luttent sur le sol qui les fait tenir. Il apparaît d’ailleurs au même moment que l’idée de droit du sol : la terre comme fondement de la communauté politique. Mais le terroir a ensuite été récupéré, d’abord par Pétain dans son discours du 25 juin 1940, puis par le capitalisme et ses défenseurs, qui l’ont réduit à une collection de produits destinés à être commercialisés.
Pour reconquérir le terroir, la gauche doit oser parler d’identité, mais autrement. Laisser la droite définir ce qu’est « l’identité », c’est accepter une vision figée et essentialisée, où ce que nous sommes serait inscrit pour toujours dans une origine mythifiée. Leur récit repose sur une identité fermée et immuable, utilisée pour trier et exclure. La gauche, au contraire, doit assumer et porter une vision vivante de l’identité : une identité relationnelle, qui ne se construit pas par des murs mais par des liens. La revendiquer, c’est faire vivre l’altérité, remettre en mouvement ce que la droite voudrait figer. C’est aussi rappeler que les identités locales et les terroirs sont façonnés par l’histoire sociale, les migrations, les luttes et les solidarités.
Si le terroir redevient synonyme de partage plutôt que de frontière, il retrouve naturellement son ancrage à gauche.
Terroir et… agriculture
Parler du terroir sans interroger notre rapport à l’agriculture, c’est passer à côté de l’essentiel. Pour les socialistes, l’attachement à la terre n’est pas nostalgique, il est politique. Il engage une rupture claire avec le modèle productiviste qui épuise les sols, précarise les agriculteurs et détruit ce que nous avons mis des générations à construire. Écologie et agriculture ne sont pas condamnées à s’opposer : ce sont des alliées naturelles, à condition d’en avoir la volonté politique.
Au niveau national et international, cela suppose de rejeter les accords de libre-échange qui sacrifient nos paysans, à commencer par le MERCOSUR, d’appliquer strictement, et avec des sanctions en cas de non-respect, les lois EGALIM, d’imposer la réciprocité des normes dans tout accord commercial et de porter une grande loi foncière pour préserver notre potentiel productif et garantir des revenus dignes aux générations futures.
Aujourd’hui, au niveau local, le changement se construit aussi dans nos collectivités territoriales : développer les circuits courts dans les cantines scolaires, c’est à la fois soutenir nos producteurs et éduquer la jeunesse à bien manger et à respecter la terre. Le terroir est un bien commun. Protégeons-le avec les outils de la gauche : l’engagement collectif, la justice et la loi.
Une grande partie de l’histoire agricole des Landes est liée au système du métayage. Il y a 80 ans, l’ordonnance du 17 octobre 1945 puis la loi du 13 avril 1946 ont permis une évolution des relations entre métayers et propriétaires de terres agricoles, conduisant progressivement à la disparition de ce mode d’exploitation.
Les métayers landais ont ainsi évolué d’un statut de cultivateurs sans terres à celui d’exploitants agricoles. La loi de 1946 a instauré un partage des récoltes entre le propriétaire et le métayer, en supprimant certaines redevances et en accordant un droit de préemption.
Les propriétaires, se sentant alors affaiblis, ont tenté d’agir pour que les inégalités qui leur étaient profitables ne disparaissent pas : au début des années 1950, la situation était encore agitée, même après la promulgation de la loi : les propriétaires cherchaient à retarder l’application des nouvelles mesures, estimant être « dépossédés de leurs droits ». Une injustice ancrée depuis des siècles commençait ainsi à s’effacer. Cette évolution s’inscrit dans l’idée résumée par le slogan encore d’actualité aujourd’hui dans de nombreux territoires : « la terre à ceux qui la travaillent », et largement porté après la guerre, notamment dans les milieux de gauche.
Dans un monde ultra-mondialisé, tourné autour du capitalisme, ces combats pour une agriculture juste et équitable, pour l’agriculteur comme pour le consommateur, sont plus que jamais d’actualité.
Terroir et… habitat
Dans les Landes, le terroir est aussi une question de logement. Permettre à celles et ceux qui vivent et travaillent ici de s’y loger doit être une priorité. Face à la pression immobilière et à la multiplication des résidences secondaires, les socialistes doivent porter des mesures concrètes : continuer de développer le logement social et abordable, rénover les centres-bourgs, mobiliser le foncier public et mieux réguler les locations touristiques.
Mais construire ne doit pas se faire au détriment de notre cadre de vie : il faut privilégier la réhabilitation, la densification maîtrisée et des projets respectueux de la nature. L’objectif est clair : permettre aux habitants du territoire de continuer à y vivre, sans sacrifier l’équilibre naturel qui fait la richesse des Landes.
Terroir et… migrations
Le terroir fait partie de notre identité collective, mais il ne doit jamais devenir un prétexte à l’exclusion. Il relie les habitants à une histoire, à des paysages et à des pratiques partagées, tout en restant un espace vivant, façonné par celles et ceux qui y vivent aujourd’hui.
Dans une société marquée par les mobilités et les migrations, il doit rester ouvert : la France est une terre d’accueil, et c’est aussi par le travail, la vie locale et les rencontres que chacun peut s’ancrer dans un territoire. C’est pourquoi les socialistes doivent défendre des politiques qui renforcent le vivre-ensemble : soutenir la vie associative et culturelle, préserver et développer les services publics de proximité, accompagner l’apprentissage du français et l’accès à l’emploi, et encourager les initiatives qui valorisent les traditions locales tout en les partageant avec les nouveaux arrivants.
Le terroir n’est pas une frontière : c’est un héritage commun qui doit rassembler celles et ceux qui y vivent et y construisent leur avenir.
Défendre une identité ouverte, c’est reconnaître que le terroir lui-même est vivant et qu’il se renforce plutôt qu’il ne s’affaiblit par les échanges entre les cultures.