« Nos vies ne sont pas des marchandises – Manifeste pour la démarchandisation »

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À l’approche des présidentielles, les candidats multiplient les ouvrages politiques. Boris Vallaud en est à son troisième livre depuis 2021, on ne saurait lui faire un procès en opportunisme. Par ailleurs, « Nos vies ne sont pas des marchandises » tient plus de l’essai que du manifeste – malgré son sous-titre, encore moins de la biographie ; il propose une boussole et une feuille de route pour un tournant radical de la gauche, mais pour une gauche de gouvernement aussi. Il semble d’ailleurs que ce soit à cet endroit-là que se trouve l’enjeu de ce livre : crédibiliser un tel tournant, le réactualiser à l’aune de la nouvelle donne numérique et écologique. Manque la nouvelle donne géopolitique, mais il est peu de dire que les choses se sont accélérées entre le moment de l’écriture de ce livre et aujourd’hui.

Au-delà des « idées neuves », comment convaincre qu’elles pourront être mises en œuvre ? Car, de ce point de vue, remettre en cause la toute-puissance du marché est une gageure, après plus de 50 ans de pensée majoritaire ultra-libérale et de discours assassin vis-à-vis de la puissance publique ; et pour la gauche, le prix de quelques renoncements à des promesses de campagne, il faut bien le dire.

C’est donc le défi que se lance Boris Vallaud avec cet ouvrage, dont la structure est claire.

La première partie livre une analyse synthétique du chemin parcouru par notre pays sur la route du capitalisme et du libéralisme en mutation au cours du dernier siècle ; elle en dresse les conséquences – dramatiques du point de vue de la réduction des inégalités – pour nos vies quotidiennes, et les secteurs d’activités qui les alimentent (l’énergie, le logement, la santé, l’agriculture, l’éducation…). Elle prend aussi la mesure des nouveaux bouleversements, majeurs, ceux du réchauffement climatique et de l’ère numérique – plus particulièrement, son « emprise algorythmique » sur la démocratie.

Le tout est assorti de force références (chercheurs, intellectuels, penseurs), et de nombre de statistiques. De quoi verrouiller la crédibilité des constats, par un propos lucide, documenté.

Boris Vallaud s’inscrit ainsi en pleine tradition critique socialiste, mais tout en se réclamant, il en appelle à un changement de paradigme. C’est là que s’ouvre le second chapitre : il faut remettre la vie sociale au centre, et la vie économique à son service. Pour cela, il n’est plus suffisant de vouloir réguler, ou « discipliner » le capitalisme. En effet, les inégalités ne se construisent plus seulement en aval, dans la distribution de la richesse ; désormais, elles se construisent en amont via les infrastructures du capitalisme numérique, financier et mondialisé qui « produisent mécaniquement de la dépendance, de l’asymétrie et de l’exclusion ».

Toute la seconde partie s’emploie à tracer ce chemin pour retrouver le sens et la valeur de nos existences, et les soustraire à la main mise d’un marché toujours plus cannibale. L’auteur propose une ligne de fonds : celle qui sépare ce qui doit relever du secteur marchand des « communs », défini comme les biens « vitaux et universels, indispensables au développement physiologique des êtres humains et de chaque être vivant, ainsi qu’à celui des sociétés dans leur ensemble ». S’y articule une méthode, celle d’une nouvelle donne démocratique pensée depuis les territoires, pour que la société civile retrouve une place dans l’administration de ce qui est essentiel à la vie collective.

Comme pour les constats, l’enjeu est de crédibiliser les actions à mettre en œuvre pour y arriver. Aussi les propositions se veulent précises – réforme de la fonction publique, du cadre juridique de la propriété privée, et une déclinaison d’exemples concrets, identifiés et éprouvés, dans les différents domaines à reconquérir : logement, eau, funéraire public… Le pendant des « solutions » aux problèmes identifiés en première partie.

Cette proposition de refondation du contrat social, autour des biens communs, des solidarités et des institutions collectives, déclinés à partir d’exemples éprouvés, dessine un avenir susceptible de redonner de l’enthousiasme à gauche. Adossé à des constats implacables, elle évite les principaux écueils des propositions de gauche : radical sans agiter l’épouvantail révolutionnaire, idéaliste sans être naïf, pragmatique et documenté sans que cela signifie renoncer à basculer dans un nouveau modèle.

Demeure une question en suspens, qui n’est pratiquement jamais abordée dans ce livre. Pourtant, elle est inévitable dans toute alternative politique visant à reprendre la main sur notre destin national, et désormais nos vies tout court : celle de l’enchâssement de notre modèle dans celui de l’Union Européenne, en pleine orthodoxie libérale. Car pour remettre la vie économique au service de la vie sociale, il est clair que cela signifie se mettre à la faute auprès de l’Union Européenne actuelle, et que l’équilibre des forces laisse peu d’espoir immédiat.