« Les fruits de l’anarchisme. Déambulations libertaires de Bakounine à la pensée critique contemporaine »

Auteur

Tomás Ibañez, anarchiste espagnol, né en 1944 à Saragosse, est un témoin privilégié de l’histoire de l’Espagne du siècle dernier. Il passe la frontière dès son plus jeune âge avec ses parents pour s’établir dans le Sud de la France. Il retournera dans son pays natal en 1973 pour tenter de donner un nouvel élan à la CNT, syndicat anarchiste qui joua un rôle majeur lors de la guerre d’Espagne de 1936, sans y parvenir. Il reste un militant anarchiste libertaire de premier plan et fait partie de ces nombreux intellectuels qui font vivre l’héritage, toujours vivant, de cette pensée de gauche libertaire qui peut sembler anachronique pour beaucoup mais qui joue encore un rôle, souvent secondaire, dans la pensée de la gauche internationaliste.

L’ouvrage de Tomás Ibañez aborde de nombreux sujets tout au long des différents chapitres. De l’analyse de la montée du néofascisme aux élections législatives de 2024 à une analyse critique du féminisme en passant par l’héritage de l’anarchisme post structuraliste, le bouquin est précieux dans sa lecture de notre société moderne.

Le propos de l’auteur est souvent tortueux en ce qu’il fait référence à de nombreux fragments de sa vie militante tout au long du récit. Cela conduit le lecteur à cheminer avec l’écrivain lors de ses « flash-back » intellectuels. Tomás Ibañez s’appuie notamment sur des discours prononcés lors de diverses conférences pour étayer son propos tout en apportant ses éclairages introductifs.

L’intérêt de l’ouvrage tient dans l’analyse de la modernité de la pensée anarchiste libertaire. Parfois les propos peuvent heurter, comme lorsque l’auteur explique que du point de vue anarchiste, le maximalisme de la pensée libertaire doit conduire à ne pas se rendre aux urnes même en cas de duel entre un parti de gauche modérée et le Rassemblement National par exemple. La justification de cette position, qui questionne nécessairement, découle du fait que, pour Ibañez, porter le néofascisme au pouvoir par la voie des urnes conduit donc à le légitimer en droit par un instrument démocratique que le fascisme rejette par essence. La seule échappatoire serait, dès lors, la désertion des urnes. Cela m’a fait penser aux écrits de Henri Laborit dans son ouvrage « Éloge de la fuite ». On peut rationnellement objecter que conscientiser à ce point le combat idéologique peut paraître irresponsable face à un péril aussi grand. C’est ce que j’ai pensé en lisant ces lignes. Il faut néanmoins reconnaitre une certaine fidélité à la pensée anarchiste de la part de Ibañez, même si on n’en partage pas tous les fondements.

Sur la question du féminisme, le propos est, là aussi, subtil et déstabilisant. L’auteur considère que ce combat, tel qu’appliqué aujourd’hui, en se focalisant sur une tentative de réduction du déséquilibre constaté dans nos sociétés quant à la place de la femme, légitime le masculinisme en le réduisant à une sorte de discrimination positive. Ibañez prône alors un combat plus essentialiste qui consisterait à s’attaquer au masculinisme dès sa racine, rendant de facto obsolète le combat consistant à garantir la place de la femme dans tous les corps constitués de notre société, de l’entreprise aux scrutins électoraux. Ici encore, la déconnexion avec le réel peut être questionnée mais le propos n’est pas dénué de logique ni de sens.

L’ouvrage abordera plus tard l’héritage de la pensée anarchiste et démontrera que, contrairement au marxisme qui nécessite une référence invariable et rigoriste aux écrits du XIXème siècle, le monde intellectuel libertaire est plastique et ne s’applique finalement qu’à la lueur de deux principes invariables, la théorie et la pratique (la théorie et la praxis comme le dit Ibañez). Ces deux principes ne peuvent, ni ne doivent, être séparés ou analysés de façon isolée, ils sont intimement liés et découlent l’un de l’autre. Cet héritage intellectuel de Bakounine, de Proudhon ou d’autres penseurs des idées libertaires, qui veut que les actes doivent être en parfaite cohérence avec les principes défendus et inversement, résonne aujourd’hui plus que jamais dans la recherche de sens qui s’impose à nous à l’heure où la méfiance des citoyens envers le politique est plus exacerbée que jamais.

D’aucuns diront que cette exigence intellectuelle, structura le socialisme municipal ou, soyons chauvins, le socialisme landais en ce qu’il s’impose à lui-même ce principe dans la mise en œuvre de ses nombreuses politiques publiques. Il n’en demeure pas moins vrai que cet héritage anarchiste qui veut que la pratique inspire la théorie et inversement nous transmets une forme de rigueur intellectuelle et morale qui devra irriguer notre pensée socialiste future pour retrouver un socialisme du réel ouvrant à nouveau la voie à des lendemains conquérants.

Je tiens à remercier le camarade qui m’a offert ce bouquin, il se reconnaîtra en lisant ces lignes.