« Service public ou barbarie » par Arnaud Bontemps, éditions La Découverte

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Élu ou fonctionnaire, il y a peu de chances que vous en appreniez beaucoup sur le service public en lisant le livre d’Arnaud Bontemps, « Service public ou barbarie ». Pourtant, il vaut le détour si vous cherchez un regain d’enthousiasme et un nouveau souffle.

Il est déjà notable qu’un énarque, passé par la Cour des comptes, tienne un discours aussi critique contre la doxa libérale qui, selon lui, a largement, et parfois de manière diffuse, contaminé les administrations. Pour Arnaud Bontemps, sous couvert de « sérieux budgétaire », il s’agit surtout de « casser l’outil démocratique », pavant la voie aux régimes autoritaires.

Au passage, l’auteur rapporte une anecdote ubuesque et presque difficile à croire sur la manière dont la règle des 3 % de déficit public à ne pas dépasser a été élaborée sous Mitterrand, sans aucun fondement économique sérieux.

Arnaud Bontemps cherche à comprendre ce paradoxe : l’attachement profond des Français aux services publics et la perte de confiance considérable envers ces mêmes services. À cela s’ajoute un recul net de l’adhésion aux mécanismes de solidarité qui rendent ces services possibles. Cette voie d’espoir passerait par un pouvoir redonné à la fois aux agents de la fonction publique qui agissent au quotidien, et à ceux à qui s’adressent les services publics ; ce que certains ont nommé dans le monde anglo-saxon « l’encapacitation ».

L’auteur se veut pragmatique et préconise d’abord d’identifier ce qu’il nomme les « verrous » : ces mécanismes financiers, juridiques ou administratifs qui confisquent insidieusement la décision publique et détournent le service public de sa vocation première, celle de répondre aux besoins. La facturation à l’acte dans les établissements de santé en serait l’exemple le plus flagrant.

Ensuite, la proposition est méthodologique : « apprendre à repenser les services publics par les besoins », justement, et remettre au cœur du pouvoir de décision les bénéficiaires. Comme Arnaud Bontemps le rappelle très justement, les besoins ne cessent d’évoluer : aujourd’hui, il s’agit de réactualiser nos services publics à l’aune du vieillissement de la population, de nos nouvelles dépendances à Internet, de l’urgence climatique.

Pour l’auteur, il ne s’agit plus seulement de « consulter », mais bien de redonner un pouvoir de décision, de remettre de la démocratie partout où cela est possible dans le périmètre des services publics. Il considère également le travail en équipe comme une des réponses efficaces pour répondre aux besoins, citant à juste titre l’exemple des maisons de santé. En réalité, il fait de la construction du collectif la meilleure manière de convaincre, considérant « qu’on ne gagnera pas par le monde des idées ».

D’ailleurs, c’est en s’appuyant sur cette idée – redonner du pouvoir aux gens – qu’Arnaud Bontemps bat en brèche la traditionnelle revendication d’une décentralisation plus aboutie, comme réponse à la crise du service public. Selon lui, c’est bien la question du pouvoir, celui des citoyens au cœur des dispositifs de services publics, qu’il faut poser, plutôt que de la décentralisation.

Autre expression devenue classique qu’Arnaud Bontemps juge un peu hâtive, voire carrément contre-productive, celle qui consiste à dire que le service public est « le patrimoine de ceux qui n’en ont pas ». Selon lui, c’est bien de cela, justement, que meurt le service public : devenir un service minimum, face à un secteur privé qui peut gagner des parts de marché dans la satisfaction de ces mêmes besoins (éducation, santé…).

Pour Arnaud Bontemps, voilà ce qu’il faut remettre au cœur du projet de société français : le service public, comme « puissant outil d’égalité et d’émancipation, une réponse aux crises écologique, démocratique et sociale, la base d’un nouvel horizon du progrès ». L’avantage est qu’il part d’un « déjà-là massif et tangible ».

Arnaud Bontemps réussit cela : nous donner envie d’ouvrir à nouveau le champ des possibles, malgré la crise de confiance, malgré la sédimentation des verrous ; de secouer nos manières de faire. À retenir, cette belle idée qui distingue le « pouvoir que l’on partage: celui qui existe en quantité finie, qui permet de décider de l’allocation de budgets limités ou la fixation de règles collectives » et « le pouvoir qu’on construit : celui qui a pour conséquence première l’élévation des personnes qui l’exercent », celui qui émancipe, et donne de la capacité à agir. Un magnifique projet : mettre les élus et les agents au service de la construction d’un pouvoir collectif.